Entretiens-Articles Gaëlle Pelachaud

 

LE SPATIALISME SELON GAELLE PELACHAUD

http://www.arts-up.info/JPGP/JPGP_pelachaud.htm

Avec Gaëlle Pelachaud le livre par essence bidimensionnel trouve une troisième dimension. L’artiste le déploie, le désosse, lui offre du mouvement et un volume particulier. Elle sait aussi que  la technologie numérique  le transforme d’une autre manière. Page papier, page-écran, dématérialisation ouvrent d’autres voies. Pour autant l’artiste ne renonce pas à la matière image. Depuis toujours elle cherche à inventer d’autres liens entre l’écriture, la lecture, l’image (animée ou non) voire le son. Elle ne renonce pas pour autant à des techniques plus primaires : la gravure par exemple qui retrouve une belle naïveté.

 

L’oeuvre est donc complexe. Elle rapproche les feuilles du livre du  feuillage humain. Et pratique parfois des passages en force pour que la vie comme l’art et la littérature aient encore à restituer bien plus que des fantômes.  Un tel travail rappelle le silence tel qu’il fut parfois mais aussi un murmure. Sous ses multiples facettes l’œuvre devient  mer et plage, enfance et tourment, fable et folie. Il faut la comprendre comme un chant face à  la crainte d’un dépérissement. Mais peu importe le flacon. Reste l’ivresse des images et des vocables faits d’échos et de résurgences afin qu’aucun trait ne soit tiré.  Comme si la créatrice retrouvait par son travail la femme dont l’imaginaire ne refuse pas d’échanger avec le réel.

 

Souvent son travail se réduit au presque dépouillement ludique. Restent des images sourdes. Elles ne retranchent rien. Elles ajoutent de l’organique tout en creusant ou développant leur support. Gaëlle Pelachaud est capable de beaucoup car elle refuse les clivages. Elle  avance dans la langue, la matière. L’œuvre est soudain plein de fond. Même s’il n’existe pas de réponses ni de simples images reflets toutes faites dans sa création. L’œuvre en tant qu’objet ne fait jamais barre ou barrage. Parfois un hiatus s’élargit entre les mots et les images et leurs supports. Parfois à l’inverse les  rapports se resserrent par de nouvelles amorces ductiles et délicieuses.

 

Un tel  langage et ses supports conduisent  à des découvertes. Il s’agit comme toujours chez Gaëlle Pelachaud de convoquer le corps et l’esprit. Ils découvrent par les œuvres  une consistance.  Chaque technique ou objet devient un lieu d’interaction. A l’espace balisé qu’est le « cadre » étroit du livre, du film et que sont les conduites forcées des images un éclatement de formes et de couleurs a lieu sans complaisance ou facilité.

 

L’artiste sait que franchir la frontière des apparences  touche à notre plaisir, à notre jouissance et, sans doute, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées. Par ses innovations et variations elle inscrit à sa manière une coupure dans la coupure. Celle ou celui qui regarde devient sourdement « aimantée » à ce qui d’habitude fait partie d’une forme de quotidien. Gaëlle Pelachaud déploie un autre lieu en une sorte d’actes et d’objets « poétiques » construit souvent sur l’exécution de divers motifs, structures, pliages ou passages vers le numérique. Transcendant les limites du support elle y introduit des formes qui s’abîment en lui afin qu’un passage ait lieu.

 

Une faille est donc introduite dans « l’objet », sans interruption et afin que l’imaginaire porte à faux sur le réel. L’art gagne alors en ouverture dans les tracés. Ils débouchent vers  une autre spatialité Entre le réel trivial et la poésie pure Gaëlle Pelachaud introduit ses « fétiches » afin de faire surgir une réalité plus expressive. Elle offre des propositions aussi avénementielles que ludiques. C’est sa manière à proprement parler de « mettre le paquet », de recycler et de pervertir la communication dont l’art par son rôle est non seulement le symbole mais le vecteur. Le travail de la créatrice propose un étrange plaisir, un sentiment  » excentré  » fait de mouvements contraires. Béance pure par ce que l’artiste découpe, soude ou déploie. Chaque fois l’émotion qu’elle engendre est multiple.

 

JP Gavard-Perret.

Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry).
Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d’une vingtaine d’ouvrages et collabore à plusieurs revues. jpgp@live.fr

ARTOTHÈQUE IDEOGRAF

Entretien avec Gaëlle Pelachaud

Gaëlle Pelachaud Artiste a exposé dans de nombreux pays. Elle est titulaire d’un doctorat d’arts plastiques sur les livres animés (2009), sous la direction de Michel Sicard. Elle a réalisé plusieurs livres d’artiste, livres-films et participe à des conférences sur cette thématique.

Interview, Novembre 2011

http://www.artotheque-ideograf.com/interviews.html

http://www.artotheque-ideograf.com/uploads/2/3/1/7/2317488/gaelle_pelachaud.pdf

Avez-vous suivi une formation artistique spécifique au livre d’artiste ?

J’ai un diplôme de graveur aux Arts Décoratifs de Paris obtenu en 1986. Pour le diplôme nous devions réaliser un livre d’artiste tiré à 10 exemplaires. M. Frélaut (un des responsables du grand Atelier Lacourière & Frélaut qui a réalisé les livres de Picasso, Matisse, Chagall… La grande époque du livre de bibliophilie) : disait « Quand on arrive à réaliser un livre à 10 exemplaires, ce livre sera reproductible à des milliers d’exemplaires ».

C’était donc un livre de fin d’étude. Je revenais de New York en qualité de première étudiante d’échange entre la Cooper Union école d’art à New York et mon école les Arts Décoratifs de Paris. J’y suis restée un an entre 1984 et 1985, au moment le plus fou, 2000 galeries se sont ouvertes cette année-là. Jean-Michel Basquiat et bien d’autres étaient présents dans le monde artistique. Le dollar était à son niveau le plus haut, j’ai donc déménagé 9 fois. Le livre reprend mes déboires et déambulations dans la ville. Je l’ai réalisé en mêlant photocopies, gravures et collages. En cette période, il y avait peu de photocopieurs pour le papier épais.  Le livre est un grand Leporello, la couverture est une sérigraphie.

Le choix du livre d’artiste est né d’un besoin de créer une symbiose entre l’image et le texte. Que l’image ne soit plus simplement l’illustration du livre mais que texte et image participent conjointement d’un nouveau dynamisme.

Pour le premier livre que j’ai réalisé d’après de courts extraits de Raymond Queneau « Pierrot mon ami », le texte se lit sur la première feuille découpée laissant juste apparaître une partie de l’image. C’est en tournant la page du texte que l’on découvre l’image dans son ensemble.

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Crédit photographique : Gaëlle Pelachaud, Atelier
Quel lien entre le livre d’artiste et le Pop-up ?

Le livre Pop-up est une envie de faire bouger la page. De lui donner une nouvelle vie, de la faire sortir de la deuxième dimension, lui apporter du volume et la troisième dimension.

J’ai écrit une thèse sur le livre animé et le livre à l’écran, soutenue à la Sorbonne en mars 2009. Elle est publiée aux éditions de l’Harmattan « Livres animés Du papier numérique » 2011.

Actuellement, je suis commissaire d’exposition pour le Musée de l’Imprimerie de Lyon. Cette exposition « Quand les livres s’amusent Magie et surprise des livres animés d’hier et d’aujourd’hui » se tiendra du 24 mars au 30 juin 2012.

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Crédit photographique : Gaëlle Pelachaud, Atelier
Comment naît l’idée d’un livre ?

L’idée d’un livre naît du besoin de donner vie aux images et aux textes, que texte et image jaillissent de l’architecture de papier.  Pour mes derniers livres, j’ai écrit moi-même le texte ou bien il s’agit d’un conte.

Pour « Le diable en culotte courte », conte martiniquais, j’ai réalisé toutes les photos quand j’étais à la Martinique pour donner des cours sur le livre animé à l’école d’art visuel de Fort de France.  De retour à mon atelier, j’ai travaillé les images et lors d’une rencontre avec une personne responsable de l’exposition, je lui ai parlé de mon projet de livre que j’étais à la recherche d’un conte martiniquais ; deux jours plus tard je recevais le conte qui appartenait à sa mère.  A la lecture du texte, j’ai donc fait le choix de créer 4 chapitres.  Il s’agit d’un livre carrousel avec des images en profondeur.  Le texte se découvre à la fin.

Pour chaque livre je fais des recherches sur l’architecture de papier, il s’agit de concevoir le livre comme une sculpture, lui donner une nouvelle forme, structure, format.  Le papier devient relief, monument.

Le livre n’est plus cet objet plat, que l’on feuillette de page en page.  Les feuilles sortent du livre, surgissent, s’envolent.  Le livre découvre la troisième dimension avec les pages animées offrant des transversales et du volume.  La page peut se transformer.  Ces nouvelles matières stimulent le relief et le mouvement du texte.

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Crédit photographique : Gaëlle Pelachaud, Atelier
Avez-vous d’autres pratiques artistiques, si oui est-ce en lien avec le livre d’artiste ou une autre démarche ?

Je travaille mes livres avec le numérique en les animant. Je veux que mes livres s’envolent quittent les étagères des bibliothèques et voyagent sur l’écran. J’ai le rêve de mélanger le livre et le film depuis de nombreuses années.

D’autres pratiques comme la peinture, la gravure, la réalisation de films me permettent de développer des notions tournant autour de la mise en relief, du volume des pages du livre… C’est un travail sur l’image et sa mise en perspective dans l’espace : l’espace-temps et le lieu, l’espace virtuel avec internet.  L’image n’est plus une simple illustration, mais fait partie intégrante de l’architecture.  Elle n’existe plus uniquement enfermée dans un livre ou accrochée sur un mur, mais elle peut voyager sur les écrans.

Pour la réalisation de mes livres, je trouve souvent mon inspiration dans le livre théâtre de papier, les livres carrousel, les livres tunnel.  Je suis attirée par cette mise en abîme de l’image, la profondeur, la décomposition de l’image et l’apparition du mouvement.

Pour mon livre, « Amsterdam Théâtre miniature », je suis partie à Amsterdam voir le théâtre miniature du Baron Hierominus van Slingelandt réalisé en 1781.  Il est équipé d’un mécanisme, en vertu duquel il est possible de changer le décor en une seule main.

Mon livre reprend ce principe de décor.

« Vienne Théâtre d’illusion », ce livre théâtre propose une visite à travers la ville.  La structure de ce livre film se déploie comme un panorama en relief.  Le panorama est la manière d’exposer un grand tableau de sorte que l’oeil du spectateur embrassant tout l’horizon éprouve l’illusion de se retrouver au centre du paysage.  Pour les deux livres, j’ai écrit les textes pour « Amsterdam Théâtre miniature », le texte raconte l’histoire du théâtre miniature du Baron Hierominus van Slingelandt.  Pour « Vienne Théâtre d’illusion », le texte raconte l’histoire des panoramas.

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Crédit photographique : Gaëlle Pelachaud, Atelier
Que souhaiteriez-vous développer comme projet dans l’avenir ?

Je souhaiterais faire des projections sur les murs de mes livres mis en mouvement. Que les murs deviennent support de livre. Que les livres deviennent décors de théâtre, que le public puisse passer à travers les pages.

Je souhaite relier les arts entre eux.  Je cherche à insuffler une union harmonieuse entre tous les arts.  Il s’agit d’arracher les pages du livre à l’immobilité, faire en sorte que les pages s’envolent à travers les images projetées sur plusieurs écrans, donner de l’énergie aux feuilles.

Je souhaite que la typographie danse sur les écrans, que les lettres se mettent en mouvement, que le texte devienne image, qu’il se déroule comme un paysage limpide.

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Crédit photographique : Gaëlle Pelachaud, « Amsterdam Théâtre miniature »

Contact
gaelle.pelachaud@gmail.com
www.gaellepelachaud.fr

BIBLIOTHÈQUE ARMAND SALACROU

http://www.lehavreinfos.fr/2011/10/25/pop-up-et-hop/

Très belle exposition que celle proposée par la bibliothèque Armand Salacrou jusqu’au 31 décembre. Intitulée « Pop up et Hop! », elle est aussi ludique pour les petits que pour les grands !

O ù commence le jeu, où finit le livre ? C’est la question que pose la bibliothèque Armand Salacrou dans le cadre de sa toute nouvelle exposition consacrée au livre d’artiste et au livre animé autrement dit parfois « livre pop up ». Une exposition magique qui permet de découvrir que depuis plusieurs siècles, l’être humain a rivalisé d’ingéniosité  pour trouver  mille et un mécanismes permettant de réinventer le livre en 3D en permanence. Informatif ou très poétique et toujours très esthétique, le livre pop up, c’est un univers fascinant particulièrement bien mis en valeur dans la salle d’exposition du second étage de la bibliothèque Armand Salacrou.
Gaëlle Pélachaud (notre photo), artiste plasticienne, est l’un des grandes spécialistes du genre. Née à Paris, l’artiste n’en est pas moins d’origine havraise. Son arrière-grand-père a même sa place  à Bléville : la place du Docteur Lévesque !

En mode 3D
Gaëlle Pélachaud a démarré ses études par Olivier de Serres, prestigieuse école nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art et c’est ainsi que tout a commencé pour elle. « À Olivier de Serres, un jour, un devoir, raconte-t-elle. On a tous eu zéro  ! Fallait le faire ! Le prof a eu l’intelligence de regarder le public qu’il avait en face de lui et de, non plus expliquer les théorèmes par des formules, mais de les appliquer. On devait tout faire en 3D et en plus calculer les couleurs, etc.. Ça m’a marquée  ». La 3D allait devenir son mode d’expression. Première étudiante à obtenir la Bourse d’étude à l’École Cooper Union, New York (atelier de gravure), elle étaye aux États-Unis ses connaissances dans ce domaine. « Là-bas, il n’y a pas de scission entre 2D et la 3D ».

Artisanat d’art

De retour en France, Gaëlle Pélachaud réalise son premier livre d’artiste autour de Queneau. Tiens, Le Havre encore ! 50 autres suivront, en marge de multiples recherches relatées dans des livres classiques sur le thème du livre pop, du livre d’artiste. Côté technique, Gaëlle Pélachaud se forge un style : « Je suis très empirique; je me sens très proche des artistes anglo-saxons que j’ai rencontrés. Je prends les feuilles blanches et j’essaie des mécanismes. Maintenant, avec l’expérience, je fais moins d’essais qu’auparavant » . Dans un premier temps, l’artiste fait donc des maquettes blanches et en parallèle, elle travaille des images glanées au cours de ses pérégrinations sur son ordinateur avec Photoshop. « Ce qui m’intéresse, c’est l’élaboration entre l’image et le volume de la feuille et comment tout fonctionne ensemble ». Un travail minutieux qui prend énormément de temps. « Je réalise en ce moment un livre pour l’Islande, ce qui me prendra en tout, presque quatre mois ».
Artiste complète, Gaëlle Pélachaud finit par devenir artisane : « À condition de préciser qu’il s’agit d’artisanat d’art dans le sens ou l’artisanat se met au service d’une commande et peut répondre à plusieurs exemplaires. Tandis que l’artisanat d’art, c’est un peu comme de la haute couture; une pièce unique  répétée à très peu d’exemplaires ». 20 en règle générale pour ce qui la concerne. Plusieurs ouvrages de Gaëlle Pélachaud sont à découvrir dans l’exposition Pop up et Hop !
DLM-T

• Tout public, entrée libre et gratuite. Visites guidées, les samedis : 15, 22 et 29 octobre, 5, 12, 19 et 26 novembre, 3, 10 et 17 décembre à 14 h 30. Bibliothèque Armand Salacrou, 17, rue Jules Lecesne – Tél. : 02 32 74 07 40. Mardi et vendredi de 10 à 19 h, mercredi et samedi de 10 à 18 h, jeudi de 12 à 18 h.

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